SAINTE JEANNE D’ARC, FÊTÉE EN MAI AU QUÉBEC

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Nous avons fait paraître les articles ci-après dans notre Journal de février 2010 suite à l’intérêt porté  par nos compatriotes à Sainte Jeanne d’Arc et à son histoire en qualité de Patronne des Français du Québec. 

La commémoration officielle de sa canonisation est aujourd’hui chose appartenant au passé de la SFQ : nous reproduisons les motivations qui nous ont conduits à prendre cette décision lors de notre dernière Assemblée générale annuelle tenue le  04 mars 2012, dans une « lettre ouverte à nos membres» (voir plus bas dans le présent article).

Georges Mosser

 

Sainte Jeanne d’Arc 

 

Jeanne d’Arc, la pucelle d’Orléans, occupe une place importante dans le Québec de la première moitié du XXe siècle. Des rues, des paroisses, des caisses populaires portent son nom. Dans presque toutes les vieilles églises du Québec, on retrouve une statue la représentant. Des femmes portent son prénom. Il suffit de consulter les notices nécrologiques des femmes nées dans les années 1920 pour constater leur nombre. La plus célèbre d’entre elle, Jeanne-d’Arc Charlesbois, faisant carrière en France, a même dû changer son nom en Jeanne Darbois pour éviter les plaisanteries qu’on faisait sur elle. Une communauté religieuse dont la maison mère se trouve toujours à Sillery a essaimé dans le monde sous son patronage. À Québec, deux bronzes importants la représentent : un sur les plaines d’Abraham et l’autre à Sillery. Comment justifier et comprendre un tel culte envers un personnage qui n’a jamais mis les pieds ici ? Il faut voir l’histoire de France et d’ici ainsi que la présence de certains personnages à un moment donné pour le comprendre.

Quelques rapides rappels sur cette figure légendaire née en Lorraine. Répondant à un appel du ciel, Jeanne d’Arc libère Orléans des Anglais,  fait couronner Charles VII à Reims pour qu’il boute les Anglais hors de France. Faite prisonnière par les Anglais à Compiègne, l’Inquisition la brûle sur le marché de Rouen.

Réhabilitée par l’Église en 1455, Rome la proclame vénérable en 1894 et sainte en 1920. Voilà pour les faits essentiels à la connaissance de la suite. De nombreux auteurs, poètes, cinéastes en ont fait l’héroïne d’une œuvre dont Péguy, le grand poète catholique, mort en 1915.

Pour comprendre l’arrivée de son culte en terre d’Amérique, il faut remonter à Joseph Staub, alsacien né à Kaisersberg en 1876 donc sous occupation allemande. Se destinant au sacerdoce chez les Assompsionnistes, après des études à Rome au moment où Jeanne d’Arc devient  vénérable, il décide de consacrer sa vocation, comme il le confie dans ses écrits, à sa sœur née en Lorraine, aussi sous occupation allemande.

Perce déjà le caractère politique du culte vite récupéré en France par tous les mouvements, qu’on soit socialiste, monarchiste ou républicain…

Après son ordination à Rome en 1904, Joseph Staub va prêcher en Irlande d’où il s’embarquera pour l’Amérique. Il s’établit d’abord à Worcester, au Massachussetts, où sont installés d’autres déracinés de l’histoire, des Canadiens français arrivées là par dizaines de milliers. On évalue que la moitié de la population du Québec est venue s’établir dans les états de la Nouvelle-Angleterre entre 1860 et 1930 allant jusqu’à rêver convertir l’Amérique entière à sa foi et à sa langue. L’épisode des petits Canadas retrace ce moment de notre histoire.

Dans ces paroisses canadiennes-françaises, on ne roule pas sur l’or. Les écoles et les presbytères peinent à trouver une main d’œuvre à la mesure de leurs moyens. Alice Caron, une ménagère de presbytère, suggère au père Staub de fonder une communauté de femmes qui rempliraient ces tâches d’entretien à bon marché. Entre temps, le père Staub vient au Québec et rencontre le cardinal Bégin, archevêque de Québec, qui connaît les mêmes problèmes dans ses paroisses et ses séminaires. Des dons substantiels convainquent le père Staub à venir s’établir à Québec en 1917, avec ses «victimes du Sacré-Cœur pour l’amour des prêtres» – l’expression est du père Staub lui-même, rue Saint-Jean d’abord  puis à Sillery dès 1920, année de canonisation de Jeanne d’Arc. La communauté connaît un développement fulgurant et peut établir des missions, appelées lorraines, un peu partout dans le monde : Italie, Congo, Brésil… pour ne nommer que ces pays-là. Le jour de l’inauguration du nouveau monastère de Sillery toujours en place chemin Saint-Louis, près de 5000 personnes assistent à sa bénédiction. Pourquoi un tel mouvement de population ?

Il faut connaître le climat politique du Québec de ces années-là. En 1910, au moment du congrès eucharistique de Montréal, le légat papal est venu dire aux Québécois de se mettre à l’anglais,  langue du continent et de l’avenir, s’ils veulent convertir l’Amérique. Henri Bourassa, le fondateur du Devoir, lui donne la réplique en disant que nous continuerons à pratiquer la foi de nos ancêtres dans la langue de nos ancêtres. En 1914, la guerre éclate. Par un plébiscite, les Canadiens français refusent à 80% de participer à cette guerre de l’empire britannique. Le gouvernement fédéral persiste à l’envoi de troupes en Europe.

Dans les rues de Québec on proteste. Le gouvernement fédéral envoie la troupe. Au printemps 1918, l’armée tire dans la foule sans armes et abat quatre pères de famille et un adolescent. Un monument élevé dans Saint-Sauveur le rappelle.

Par ailleurs, les lois françaises de 1904 et 1905 sur la laïcisation des écoles ont conduit plusieurs communautés religieuses françaises à venir s’établir au Québec. Inutile de préciser que la République laïque de Combes n’y compte pas beaucoup de partisans! L’idée d’une France présentée par eux comme ennemie de la religion fait son chemin dans les écoles et les esprits. La canonisation de Jean d’Arc survient à point nommé.

C’est donc dans ce contexte tumultueux que le culte de Jeanne d’Arc s’établit au Québec. Jeanne d’Arc est celle qui a bouté les Anglais hors de France, Anglais représentés ici par son gouvernement colonial d’Ottawa et que la protestation de 1918 entretient : il faut bouter les Anglais hors d’ici, doit-on sous-entendre. Jeanne d’Arc c’est celle qui défend le catholicisme menacé,  c’est celle qui rétablit l’ordre moral dans son armée d’où l’association que l’on fait avec la lutte contre l’alcoolisme, une plaie qui mine la société québécoise d’alors. Naissent d’abord au Nouveau-Brunswick des mouvements de tempérance qui très tôt viennent s’établir au Québec : Cercles Jeanne d’Arc, Cercles Lacordaire qui donneront naissance au tournant de 1960 aux premières cliniques traitant les alcooliques sous l’appellation de Cliniques Domrémy, du nom du lieu de naissance de Jeanne d’Arc.

Voilà comment peut se comprendre la place que Jeanne d’Arc occupe au Québec.

 

René Cloutier, président, Société historique de Charlesbourg,

Georges Mosser

 

JEANNE D’ARC AU VINGTIEME SIECLE ; SES ADMIRATEURS ; SES CONTEMPTEURS.

Je suis dolente de voir que les Français se disputent mon âme…

 JEHANNE, 

La deuxième moitié du dix-neuvième siècle et le commencement du vingtième ont vu se produire, en faveur de la vierge lorraine, un puissant courant d’opinion, à la fois laïque et religieux.

Les réputations mal assises ne résistent guère à l’action du temps. La physionomie de l’héroïne, au contraire, grandit avec les siècles et resplendit d’un plus vif éclat.

Ce courant d’opinion a deux sources. Il a pris naissance, d’une part, dans les nombreux ouvrages d’histoire et d’érudition, publiés par J. Michelet, Quicherat, H. Martin, Wallon, Siméon Luce, J. Fabre, etc…

Dans cet ordre d’idées, aucun sujet n’a provoqué un ensemble de travaux aussi imposant. Il découle aussi des enquêtes et du procès dirigés par l’Église catholique, en vue de la canonisation de Jeanne d’Arc.

Des deux côtés, la mémoire de l’héroïne a trouvé des admirateurs sincères et des défenseurs généreux. Après une longue période de silence et d’oubli, ce fut comme un réveil d’enthousiasme. On se serait cru au lendemain de la délivrance d’Orléans. A mesure que les travaux se précisaient, la lumière devenait plus complète. Cette grande figure sortait des limites étroites, dans lesquelles le passé l’avait enfermée. Elle apparaissait dans toute sa beauté, comme la plus pure incarnation de l’idée de patrie, comme un véritable messie national.

Ce magnifique élan de sympathie, malgré les efforts de certains détracteurs dont nous parlerons plus loin, n’a cessé de s’accentuer ; aujourd’hui, la Pucelle est sur le point de devenir la figure historique la plus populaire de notre pays.

Dès 1884, le cabinet politique, présidé par M. Dupuy, prit l’initiative d’une fête nationale en l’honneur de Jeanne d’Arc. Une première proposition fut présentée à la Chambre, le 30 juin. Elle portait les signatures de 252 députés et préludait par un exposé des motifs ainsi conçu :

 » Un grand mouvement d’opinion vient de se produire en faveur de l’institution d’une fête nationale de Jeanne d’Arc, qui serait la fête du patriotisme.

 » La République des États-Unis, outre sa fête de l’Indépendance, a sa fête de Washington. La République française, outre sa fête de la Liberté, aurait sa fête de Jeanne d’Arc.

 » Ce jour-là, tous les Français s’uniraient dans une bienfaisante communion d’enthousiasme. « 

La Commission d’initiative conclut à la prise en considération. Mais la législature ayant pris fin, la proposition resta en suspens, puis fut reprise par le Sénat, sur la demande de 120 sénateurs républicains.

Dans son rapport, présenté à la haute assemblée, M. Joseph Fabre, sénateur de l’Aveyron, s’exprimait ainsi :

 » Ni l’Orient avec toutes ses légendes, ni la Grèce avec tous ses poèmes, n’ont rien conçu de comparable à cette Jeanne d’Arc que l’histoire nous a donnée.  » (…)

 » Le moment n’est-il pas opportun pour opposer cette grande mémoire aux déclarations dangereuses de tous les pontifes du cosmopolitisme, qui voudraient nous persuader qu’il ne nous reste pas même la seule religion qui ne comporte pas d’athées, la religion de la patrie ?  »

Le projet de loi fut voté par le Sénat et renvoyé à la Chambre. Après avoir dormi longtemps dans les cartons, à la suite d’une énergique pétition des Femmes de France le projet fut enfin repris et voté le 10 juillet 1920 dans les termes suivants :  » Est déclaré fête nationale de Jeanne d’Arc, le deuxième dimanche de mai de chaque année.  »

Quelle considération a retenu si longtemps nos politiciens sceptiques de la Chambre ? Probablement les  » voix  » de Jeanne d’Arc et le caractère spiritualiste de sa mission. Mais ces voix ont existé, le monde invisible est intervenu. La solidarité qui relie les êtres vivants s’étend par-delà le monde physique, embrasse deux humanités et se révèle par des faits. Les Entités de l’espace ont sauvé la France au quinzième siècle par l’intermédiaire de l’héroïne. Que cela plaise ou non, on ne peut oublier l’histoire. La France et le monde sont entre les mains de Dieu, même lorsque ce sont les matérialistes et les athées qui gouvernent. La Révolution elle-même fut un geste des puissances invisibles ; mais elle ne fut pas comprise dans l’idée-mère qui  l’inspira.

On peut combattre le cléricalisme et ses abus ; pour ce qui est de l’idéal spiritualiste et religieux, on ne le détruira jamais. Il domine les temps et les empires, se transformant avec eux pour revêtir un caractère toujours plus large et plus élevé.

Il faut remarquer que Jeanne a tous les titres à l’affection des démocrates. En effet, son œuvre n’est pas seulement une affirmation de l’Au-delà, elle est aussi la glorification du peuple dont elle est issue, celle de la femme, celle du droit des nations et surtout l’affirmation de l’inviolabilité des consciences. Les hommes de 89 et de 48 avaient déjà une très haute conception de cette idéale figure. Tous s’inclinaient devant la mémoire de Jeanne, et Barbès écrivait  » qu’elle aurait un jour sa statue jusque dans nos plus petits hameaux « .

Du côté catholique, le mouvement d’opinion en faveur de la Libératrice a suivi une marche régulière et continue. L’évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup, conçut, le premier, le projet de canonisation. Le 8 mai 1869, il adressa au pape Pie IX une requête signée par de nombreux évêques, pour obtenir que la  » Pucelle, proclamée sainte, pût recevoir dans les temples les hommages et les prières des fidèles « . Les événements de 1870, et la chute du pouvoir temporel retardèrent les effets de cette première instance. Mais, peu après, la question fut examinée de nouveau et le  » procès informatif « , ordonné en 1874, fut terminé en 1876.

Le 11 octobre 1888, trente-deux cardinaux, archevêques et évêques français, adressaient à Léon XIII  » leurs supplications pour que Jeanne d’Arc fût bientôt placée sur les autels « .

Enfin la canonisation fut célébrée en grande pompe le 16 mai 1920, à Saint-Pierre de Rome, par Pie X, en présence de 30.000 pèlerins français, dont 65 évêques. La foule débordait sur les parvis et couvrait la place jusqu’à la colonnade du Bernin.

Nous ne songeons nullement à blâmer les manifestations solennelles qui ont eu lieu à Rome et dans la France entière. Tous les Français ont le droit d’honorer la Libératrice à leur guise. Nous regrettons seulement que dans le mouvement catholique en faveur de Jeanne d’Arc, l’intérêt de caste paraisse si évident. Il semble qu’on veuille exploiter la mémoire de l’héroïne, et on la déforme en la sanctifiant.

Ne cherche-t-on pas à faire d’elle un trophée, un signe de ralliement pour les luttes semi-politiques, semi-religieuses ?

La vierge lorraine paraît peu sensible à ces hommages. Aux cérémonies bruyantes, elle préfère l’affection de tant d’âmes modestes et obscures, qui savent l’aimer en silence. Leurs pensées montent vers elle comme le parfum discret des violettes, dans le calme et le recueillement de la prière. Et cela la touche plus que l’éclat des fêtes et le fracas des orgues ou des canons.

Le courant catholique provoqua un courant contraire. On vit avec un étonnement mêlé de stupeur, se dessiner contre Jeanne d’Arc une campagne de dénigrement. Alors que tous les peuples nous l’envient, que les Allemands la glorifient par l’œuvre de Schiller, tandis que les Anglais eux-mêmes l’honorent comme un des plus beaux exemples offerts à l’humanité, ce fut en France que l’on entendit critiquer, rabaisser une des plus pures gloires de notre nation.

Toute une catégorie d’écrivains libres penseurs s’est ruée sur le renom de Jeanne.

Ont-ils cédé au besoin malsain d’abaisser toute supériorité, qui est le propre de certains esprits, ce directeur d’un Journal parisien et ce professeur de l’Université qui se sont acquis une notoriété spéciale en dénaturant l’œuvre de Jeanne ? Ou bien ont-ils obéi à un autre mobile aussi peu avouable ? Quoi qu’il en soit on ne peut que déplorer l’attitude de ces deux hommes que leur culture intellectuelle eût dû préserver d’une telle déchéance. Lisons ce qu’écrit M. Bérenger, directeur du journal l’Action, sur la grande âme dont nous venons d’étudier la vie :

 » Maladive, hystérique, ignorante, Jeanne d’Arc, même brûlée par les prêtres et trahie par son roi, ne mérite pas nos sympathies. Aucun des idéaux, aucun des sentiments qu’inspire l’humanité d’aujourd’hui n’a guidé l’hallucinée mystique de Domremy. En soutenant un Valois contre un Plantagenet, que fit-elle d’héroïque ou même de louable ? Elle contribua, plus que tout autre, à créer, entre la France et l’Angleterre, le misérable antagonisme dont nous avons peine à nous libérer six siècles après.  »

Que dire de cet amas d’insanités, où presque chaque mot est un outrage, chaque pensée un défi à l’histoire et au bon sens ?

Et M. Thalamas, ce professeur d’un lycée de Paris, cherchant, par ses cours à des enfants de quinze ans, à faire pénétrer dans ces jeunes cerveaux des doutes sur le véritable caractère de la Pucelle !

À quelle source a-t-il puisé sa prétendue érudition ?

Jaurès, le grand orateur socialiste, qui, le 1° décembre 1904, prit, à la Chambre des députés, la défense de ce singulier professeur d’histoire, fut plus habile. Il sauva son client des mesures disciplinaires qui auraient été peut-être édictées contre lui, en puisant dans ses souvenirs de l’École, les éléments d’une sorte de panégyrique de la grande calomniée.

Dans son discours, Jeanne n’est plus l’hallucinée, dépeinte à ses élèves par le professeur du Lycée Condorcet ; l’orateur est bien obligé de lui concéder une  » merveilleuse hauteur d’inspiration morale ; une merveilleuse finesse et subtilité d’esprit « , ce par quoi elle se rattache  » au vieux fond gaulois de notre race « .

Dans ses articles de journaux, conférences et brochure, M. Thalamas semble aussi étranger au patriotisme et aux nobles sentiments dont l’histoire de la Pucelle est tissée, qu’aux notions psychiques et aux connaissances militaires qu’il est nécessaire de posséder, pour la bien comprendre et surtout pour la décrire. En parcourant son opuscule : Jeanne d’Arc, l’histoire et la légende, on est tout d’abord surpris de voir avec quelle légèreté il fait la leçon à des historiens tels que Michelet, H. Martin, etc., qui ont lu les textes, les ont compris et les ont interprétés logiquement à leur point de vue psychologique, patriotique et humain, dans un beau langage. Tout en rendant justice çà et là à la  » splendide conviction  » et même à  » l’héroïsme  » de la Pucelle, sous sa plume, la physionomie de la Vierge lorraine s’estompe, s’efface ; sa mémoire pâlit, son rôle se restreint. Elle devient un personnage de deuxième ou troisième plan.

Parfois, sa tactique consiste à comparer, à opposer à Jeanne d’Arc d’autres voyantes : Catherine de La Rochelle et Perrinaïc la Bretonne. Or, on chercherait vainement dans l’existence de ces pauvres femmes un fait, un acte, une parole comparables à ceux qu’on trouve en abondance dans la vie de Jeanne. Il y a là un parti pris évident, un désir d’amoindrir l’héroïne.

Dans ses conférences à travers la France, M. Thalamas émettait l’opinion que les Orléanais assiégés pouvaient se tirer seuls d’affaire ; dans sa brochure, il est d’un tout autre avis. La prise d’Orléans, dit-il (p. 34), dans un délai plus ou moins rapproché, malgré la mauvaise direction du siège, n’en était pas moins fatale.

Les Parisiens, en 1870, pouvaient aussi chasser les Allemands ; ni les hommes, ni l’argent, ni le courage ne leur manquaient : on l’a bien vu par la durée de leur résistance ; c’est un chef possédant la foi communicative et les talents militaires nécessaires, qui leur a fait défaut. Ce chef-là, Orléans le trouva et, par lui, fut sauvé !

Parmi les écrivains contempteurs de Jeanne d’Arc, Anatole France s’est fait une place considérable par la publication, en 1908, de deux gros volumes in-8. Mais son œuvre, si importante en apparence par l’étendue et la documentation, perd beaucoup de sa valeur dès qu’on la soumet à une analyse attentive. Ce qui domine en elle, c’est l’ironie perfide et les subtiles moqueries. On n’y trouve pas de brutalités à la manière des Bérenger et autres critiques. L’habile académicien procède par voie d’insinuation. Tout concourt, dans ces pages, à rapetisser l’héroïne et, souvent, à la rendre ridicule.

Si, en certains cas, il consent à lui rendre justice, la plupart du temps, il la ravale au dernier rang et lui attribue le rôle d’une fille imbécile.

Ainsi, lorsque Loyseleur vient l’entretenir, nombre de fois, dans sa prison, tantôt sous le costume d’un cordonnier, tantôt sous un vêtement ecclésiastique, elle ne s’aperçoit pas qu’elle a affaire à une seule et même personne.

Le premier volume d’A. France était remarquable comme style et coordination d’idées. On y retrouvait le subtil lettré. Le second fut incohérent, d’un style relâché, rempli d’anecdotes plaisantes ou tragiques, de faits curieux, parfois étrangers au sujet. Ces récits en rendent cependant la lecture amusante, et en ont assuré le succès.

Mais c’est en vain, que dans toute l’oeuvre on chercherait un sentiment élevé et quelque grandeur. Ces qualités sont inconnues à l’auteur. Et que d’erreurs volontaires !

Ces erreurs, M. Achille Luchaire, professeur à la Sorbonne, l’un des maîtres incontestés des études sur le moyen âge, a été un des premiers à les signaler. En voici un exemple. Le chevalier Robert de Baudricourt est, pour M. Anatole France, un homme  » simple et jovial « . Et, à l’appui de cette affirmation, il cite (Procès, t. III, p. 86) une page où il n’est nullement question de ce personnage (LUCHAIRE, Grande Revue, 25 mars 1908, p. 231, note). France prête au même Baudricourt cette opinion  » que Jeanne ferait une belle ribaude, et que ce serait un friand morceau pour les gens d’armes « .  » Mais le Procès (t. III, p. 85), auquel France se reporte à ce sujet, dit M. Luchaire, ne parle que de l’entrevue de Chinon et du siège d’Orléans, et nullement du capitaine de Vaucouleurs.  » (Grande Revue, 25 mars 1908, p. 230)

M. Luchaire donne d’autres exemples. Des constatations identiques sont faites par M. Salomon Reinach dans la Revue critique. A. France écrit :  » Elle entendit la voix qui lui disait : Le voilà !  » En note, renvoi à Procès (t. II, p. 456), où on ne trouve rien de tel (Revue critique, 19 mars 1908, p. 214). De même M. Andrew Lang, dans la Fortnightly Review. A propos de prétendues prophéties que les prêtres auraient révélées à quelques dévots, et parmi eux à Jeanne d’Arc, M. Lang fait observer :  » A l’appui de son dire, M. France cite un passage du procès qui prouve exactement le contraire de ce qu’il vient d’avancer.  » Ailleurs, il s’agit des voyages que Jeanne aurait faits à Toul, pour y paraître devant le tribunal de l’official, sous l’inculpation d’avoir rompu une promesse de mariage, et M. Lang objecte :  » A l’appui de ses dires, M. France cite trois pages du Procès (t. I et II). L’une des trois (t. II, p. 476) n’existe pas, les deux autres ne confirment en rien ce qu’il avance, et l’une des pages suivantes le contredit.  »

Dans un article bibliographique publié par la Revue hebdomadaire M. Funck-Brentano fait ressortir avec justesse ces graves imperfections de l’œuvre de M. France :

 » Les inexactitudes y reviennent sans cesse. Elles surprennent de la part d’un écrivain qui, au cours de sa préface, se montre si sévère à ses devanciers ; mais, après tout, il n’y a là que péché véniel, encore qu’il se répète souvent. On devient plus perplexe sur la valeur historique de l’œuvre de France, quand on trouve aux textes une portée toute différente de celle qu’il leur attribue. Qu’un historien force sa pensée dans la direction d’idées préconçues, c’est regrettable ; mais que dire s’il y incline arbitrairement les documents eux-mêmes ?

 » Les différents critiques, qui se sont occupés jusqu’à ce jour de l’œuvre retentissante de M. France, de cette Vie de Jeanne d’Arc qui fit tant de bruit avant même que de paraître, ont été surpris de constater, en maints endroits, à propos des textes auxquels renvoyait l’auteur comme fondement de son récit ou de ses opinions, que, non seulement ces textes étaient reproduits ou commentés inexactement, mais qu’ils ne contenaient rien qui concernât de près ni de loin ce que M. France leur faisait dire.

 » Le sens commun, dit France, est rarement le sens du juste et du vrai (t. I, p. 327). Aussi le sens commun a-t-il été exclu de son livre avec un soin parfait. En son lieu et place, pour l’agrément du lecteur, des histoires pittoresques et inattendues, (t. I, p. 532), il s’agit du don, attribué à nos anciens rois, de guérir les écrouelles. Notre séduisant historien constate que, dans la vieille France, les vierges avaient le même don, à condition qu’elles fussent toutes nues et qu’elles invoquassent Apollon.

Voilà, du moins, qui est imprévu ! La citation renvoie à Leber (Des Cérémonies du sacre). M. Salomon Reinach l’a vérifiée : il s’agit d’un emprunt fait par un clerc à Pline, lequel vivait au premier siècle !  »

Au cours du même article, M. Funck-Brentano cite encore l’opinion d’Andrew Lang, auteur d’un ouvrage estimé sur Jeanne d’Arc, publié en langue anglaise :

 » M. Lang signale l’éternel et déplaisant ricanement dont A. France accable littéralement ses lecteurs. Le mot  » ricanement  » est sans doute un peu dur. A. France ne ricane pas. C’est le fin sourire d’un aimable ironiste. Mais l’ironie n’est pas de l’histoire. L’ironiste se moque et l’historien doit expliquer. Qu’est-ce que l’histoire ? L’explication des faits du passé.

 » Mais revenons à M. Lang qui dit :  » La première qualité du véritable historien, c’est l’imagination sympathique qui, seule, permet de comprendre l’époque dont il parle, d’en connaître les pensées et les sentiments, et de revivre en quelque sorte la vie des hommes d’autrefois. Anatole France manque de ce don essentiel à un degré tout à fait surprenant.  »

 » A. France est un admirable sophiste – à prendre ce mot dans son vrai sens.  »

Enfin M. Funck-Brentano commente un article du critique allemand, Max Nordau, sur la Jeanne d’Arc d’A. France. Il débutait par ces mots, empruntés à Schiller, à propos de la Pucelle d’Orléans :  » Le monde aime à ternir ce qui brille, il aime à traîner dans la poussière ce qui s’est élevé.  » La conclusion de l’article répondait à cette entrée en matière :

 » Après le travail d’Anatole France, il nous sera difficile de passer sans haussement d’épaules devant la statue équestre de la Pucelle d’Orléans. Sans brutalité, avec la main habile, douce et caressante d’une soubrette, il l’a dépouillée de sa légende, et voici que, privée de cette riche parure faite de contes et de traditions, Jeanne d’Arc n’inspire plus que de la pitié ; il ne peut plus être question pour elle d’admiration, ni même de sympathie.  »

Ces lignes font ressortir nettement le caractère perfide et malfaisant de l’œuvre d’un écrivain soi-disant rationaliste, qui, ne comprenant rien aux effets, a néanmoins la prétention d’en indiquer les causes, et ne craint pas de torturer les textes pour fausser l’opinion.

L’œuvre d’Anatole France est, à certains points de vue, une lourde erreur et une mauvaise action. On pourrait lui appliquer le mot de Mme de Staël, parlant de la Pucelle de Voltaire :  » C’est un crime de lèse-nation !  »

A ces diatribes, nous allons opposer l’opinion de contemporains illustres, qui ne se sont pas laissé aveugler par la haine politique. Vers la fin du dernier siècle, un journaliste, Ivan de Woestyne, ayant eu l’idée de demander aux membres de l’Académie française leur sentiment sur Jeanne d’Arc, recueillit un ensemble de témoignages constituant le plus magnifique éloge de l’inspirée.

Ces représentants les plus raffinés du talent et de l’esprit en notre pays, tinrent à honneur de déposer aux pieds de l’héroïne le tribut de leur admiration et de leur reconnaissance. Pasteur écrivait :

 » La grandeur des actions humaines se mesure à l’inspiration qui les fait naître : la vie de Jeanne d’Arc en est la preuve sublime. « 

Gaston Boissier dit à son tour :

 » Nous la reconnaissons ; elle est bien de notre race et de notre sang : Française par les qualités de son esprit autant que par son amour pour la France. « 

Léon Say ajoutait :

 » Quand la patrie est malheureuse, il reste aux Français une consolation. Ils se souviennent qu’il est né une Jeanne d’Arc et que l’histoire se recommence. « 

Enfin, Alexandre Dumas fils exprimait dans une brève formule les sentiments du pays tout entier :

 » Je crois qu’en France tout le monde pense de Jeanne d’Arc ce que j’en pense moi-même. Je l’admire, je la regrette et je l’espère ! « 

Beaucoup d’autres penseurs et hommes politiques s’associèrent à cette manifestation. Dans un discours prononcé au Cirque américain, Gambetta s’écriait :

 » Il faut en finir avec les querelles historiques. On doit passionnément admirer la figure de la Lorraine qui apparut au quinzième siècle, pour abaisser l’étranger et pour nous redonner la patrie. « 

De son côté, Jules Favre prononça à Anvers un panégyrique de Jeanne d’Arc, qui se terminait ainsi :

 » Jeanne, Pucelle d’Orléans, c’est la France ! La France bien-aimée, à laquelle on se doit dévouer d’autant plus qu’elle est malheureuse ; c’est plus encore, c’est le devoir, c’est le sacrifice, c’est l’héroïsme de la vertu ! Les siècles reconnaissants n’auront jamais assez de bénédictions pour elle. Heureux si son exemple peut relever les âmes, les passionner pour le bien et répandre, sur la patrie entière, les germes féconds des nobles inspirations et des dévouements désintéressés !  »

Avant Jules Favre, Eugène Pelletan avait admiré dans Jeanne la patronne de la démocratie. Il disait aussi5 :

 » O noble fille ! Tu devais payer de ton sang la plus sublime gloire qui ait sacré une tête humaine. Ton martyre devait diviniser encore plus ta mission. Tu as été la plus grande femme qui ait marché sur cette terre des vivants. Tu es maintenant la plus pure étoile qui brille à l’horizon de l’histoire. « 

Par contre, certains journaux, le Monde et l’Univers entre autres, attaquèrent vivement l’institution d’une fête de Jeanne d’Arc par la République, et soutinrent qu’il appartenait aux seuls catholiques et royalistes de célébrer la Pucelle De nombreuses manifestations politiques se produisirent dans le même sens sur divers points de la France où le nom de Jeanne devient une sorte de trophée, un instrument de combat.

Exaltée par les uns, dénigrée par les autres dans un esprit d’opposition systématique, son prestige ne s’est pas amoindri. La pure et noble image de la vierge lorraine reste gravée dans le cœur du peuple, qui, lui, sait l’aimer pour elle-même, sans arrière-pensée. Rien ne saurait l’en effacer.

Le nom de Jeanne d’Arc est encore le seul qui puisse rallier tous les Français dans le culte de la patrie. Des divisions profondes séparent encore les partis. Les revendications violentes des uns, l’égoïsme et le ressentiment des autres contribuent à affaiblir la famille française. Les grands sentiments se font rares ; les appétits, les convoitises, les passions règnent en maîtres.

Élevons nos âmes au-dessus des contradictions de l’heure présente. Apprenons, par l’exemple et les paroles de l’héroïne, à aimer notre patrie comme elle sut l’aimer, à la servir avec désintéressement et esprit de sacrifice. Redisons bien haut que Jeanne n’appartient ni à un parti politique, ni à une Église quelconque. Jeanne appartient à la France, à tous les Français !

Aucune critique, aucune controverse ne saurait ternir la chaste auréole qui l’entoure. Grâce à un mouvement national irrésistible, cette grande figure monte toujours plus haut dans le ciel de la pensée calme, recueillie, libérée des préoccupations égoïstes. Elle apparaît non plus comme une personnalité de premier plan, mais comme l’idéal réalisé de la beauté morale. L’histoire nous offre de brillantes pléiades d’êtres de génie, de penseurs et de saints. Elle ne nomme qu’une Jeanne d’Arc !

Âme toute faite de poésie, de passion patriotique et de foi céleste, elle se détache avec éclat de l’ensemble des vies humaines les plus belles. Elle se montre sans voile à notre siècle sceptique et désenchanté, comme une pure émanation de ce monde supérieur, source de toute force, de toute consolation, de toute lumière, de ce monde que nous avons trop oublié, et vers lequel doivent maintenant se tourner nos regards.

Jeanne d’Arc revient parmi nous, non seulement par le souvenir, mais par une réelle présence et dans une action souveraine. Elle nous invite à compter sur l’avenir et sur Dieu. Sous son égide, la communion des deux mondes, unis dans une même pensée d’amour et de foi, peut encore se réaliser pour la régénération de la vie morale expirante, pour le renouvellement de la pensée et de la conscience de l’humanité !

 

 

LETTRE OUVERTE AUX MEMBRES DE LA SFQ

Chère Madame, Cher Monsieur, Cher Membre,

 Lors de notre réunion de C.A tenue le 28 avril Madame Ginette Maupu,  notre présidente, nous a donné lecture de votre lettre du 21 avril. Et elle m’a chargé d’y répondre ce que je fais très volontiers.

Tout d’abord sur le fond, puis sur la forme :

  • la corporation ‘’Société Française de Bienfaisance de Québec’’ créée en novembre 1875 a du au fil de ses 137 années d’existence, s’adapter aux évolutions survenues au Québec. Spécialement après la ‘’révolution tranquille’’ pour devenir en 1968 la ‘’Société Française de Québec’’ avec des statuts refondus et conformes aux dispositions de la nouvelle Loi des compagnies, chapitre 271, en précisant à l’article 45 de ses Règlements généraux : ‘’toute manifestation ayant un caractère politique ou religieux est formellement interdite dans toutes les réunions qui sont tenues sous l’égide de la société’’.
  • il appert que Sainte Jeanne d’Arc, canonisée le 16 mai 1922, fait partie intégrante de l’histoire religieuse catholique ainsi que de notre histoire de France. Mais, à ce titre, un parti politique français en a fait son symbole et l’un de nos membres a manifesté son désaccord en nous rappelant nos engagements laïques et apolitiques. Nous ne pouvions lui donner tort sur le fond.
  • la Fête de Sainte Jeanne d’Arc était célébrée de manière très officielle le deuxième dimanche de mai par une procession sur les Plaines d’Abraham avec la participation des Zouaves pontificaux et d’un défilé militaire avec en tête la musique du 22e Régiment. Le Consulat général de France de Québec organisait de son côté une réception. Les temps ont changé… et tout cela a disparu ! La SFQ ne peut que suivre le mouvement d’autant que nous étions de moins en moins nombreux à assister à la messe commémorative en la Basilique Notre-Dame-de-Québec où la très belle statue de Jeanne en marbre blanc, qui appartient à la SFQ, perpétue son souvenir et concrétise notre profond attachement à sa mémoire.

 

 Veuillez croire Chère Madame, Cher Monsieur, Cher Membre en l’expression de nos sentiments respectueux,

et très cordialement,

 

Ginette Maupu, présidente de la SFQ

p.o Georges Mosser, vice-président                                                                       Québec le 1er mai 2012